Histoire de la maison

Au cœur de la Nouvelle Athènes, de maison-atelier à musée de la Vie romantique, ce lieu retrace l’essor d’un quartier, l’émergence d’une sociabilité artistique et l’héritage d’un siècle créatif. Il incarne l’un des chapitres les plus vibrants du Paris romantique.

Le quartier de la Nouvelle Athènes

La naissance d’un nouveau quartier : une urbanisation planifiée

À partir des années 1820, les contreforts de la butte Montmartre, jusque-là occupés par des vergers et cultures maraîchères, se transforment sous l’impulsion d’une intense activité immobilière. Paris, en pleine expansion démographique, voit surgir de nouveaux lotissements qui accueillent hôtels particuliers, immeubles de rapport et ateliers d’artistes.

Plusieurs étapes jalonnent cette évolution :

  • 1819-1820 : Le receveur général de la Seine Jean de la Peyrière et l’architecte Léopold-Auguste Constantin (élève de Percier et Fontaine) initient la mise en lotissements.
  • 1823-1824 : Le quartier Saint-Georges est à son tour loti.
  • 1825 : La rue Chaptal est percée par Alexandre Delessert et Louis Nicolas Hubert Lavocat, autorisés par ordonnance royale à relier la rue Blanche à la rue Pigalle. Peu après, un plan des terrains à vendre est diffusé.
  • 1829 : Le 22 novembre, l’entrepreneur M. Wormser achète à Lavocat la parcelle où seront bâtis la maison et les ateliers du peintre Ary Scheffer. 

Le quartier prend alors le nom de Nouvelle Athènes et devient rapidement un centre majeur de la vie artistique et littéraire à Paris. Situé entre les actuels Grands Boulevards et la place de Clichy, délimité par la rue Blanche, la rue des Martyrs et la rue Saint-Lazare, il se distingue par son urbanisme moderne, ses demeures élégantes et son atmosphère propice à la création.

Un nom inspiré par la Grèce antique

Le 18 octobre 1823, le journaliste Adolphe Dureau de la Malle, dans le Journal des Débats, baptise « Nouvelle Athènes » un vaste lotissement bâti sur les pentes du quartier Saint-Georges. Ce territoire, jadis animé par ses guinguettes et cabarets au milieu des champs, attire désormais écrivains, musiciens, peintres et comédiens.

Ce nom s’inscrit dans le contexte de la grécomanie qui marque la première moitié du XIXᵉ siècle : la guerre d’indépendance grecque de 1821 suscite en Europe un vif courant philhellène, tandis que les architectes français, particulièrement sensibles au goût néo-classique, bâtissent entre 1820 et 1860 hôtels particuliers et immeubles tous ornés de références à l’Antiquité grecque. Ce style confère au quartier une identité unique au cœur de Paris.

Un foyer artistique et intellectuel

La Nouvelle Athènes séduit par ses vues dégagées sur le sud parisien et sa modernité, en contraste avec le centre de la capitale, densément peuplé et insalubre. Proche des théâtres des Grands Boulevards, elle attire d’abord de célèbres comédiens tels que François-Joseph Talma, Mademoiselle Mars et Mademoiselle Duchesnois.

Peu après, peintres et musiciens choisissent de s’y installer : Théodore Géricault, Horace Vernet, Théodore Chassériau, Eugène Delacroix, Frédéric Chopin, Charles Gounod, Hector Berlioz et Georges Bizet. Les écrivains et poètes complètent ce cercle prestigieux : George Sand, Théophile Gautier, Victor Hugo, Charles Baudelaire ou encore Alexandre Dumas. 
Les salons, ateliers et jardins des hôtels particuliers deviennent les lieux privilégiés de rencontres, d’échanges et de collaborations entre ces personnalités, donnant naissance à une véritable « république des arts et des lettres ».

La Nouvelle Athènes illustre à la fois l’évolution urbaine du XIXᵉ siècle et l’émergence d’un milieu artistique foisonnant. Quartier emblématique, il incarne l’union entre modernité urbaine, effervescence intellectuelle et fascination pour l’Antiquité. Il demeure le symbole d’une époque où Paris s’impose comme capitale européenne du romantisme. 

Ary Scheffer et la rue Chaptal

En juillet 1830, le peintre romantique d’origine hollandaise Ary Scheffer s’installe avec sa famille au n° 7 de la rue Chaptal (actuel n° 16). Professeur de dessin des enfants du duc d’Orléans depuis 1822, il confirme par ce choix son statut social et artistique.

Sa résidence, au cœur de la Nouvelle Athènes, parmi un voisinage prestigieux : Théodore Géricault rue des Martyrs, Eugène Delacroix rue Notre-Dame-de-Lorette, Horace Vernet, Paul Delaroche. En 1839, George Sand s’installe rue Jean-Baptiste Pigalle, rejointe en 1841 par Frédéric Chopin ; l’année suivante, tous deux s’installent square d’Orléans.

Le pavillon et ses ateliers 

Le pavillon

En 1830, l’entrepreneur Wormser fait édifier au n° 16 de la rue Chaptal (anciennement n° 7) un pavillon « à l’italienne », dans le style typique de la Restauration. Le 17 juillet de la même année, un bail de neuf ans le lie au peintre Ary Scheffer, qui s’installe aussitôt avec sa famille. L’artiste occupe la demeure en location jusqu’à sa mort en 1858.

Bâti sur un rez-de-chaussée surélevé (premier niveau), le pavillon comprend un étage carré (second niveau) et un niveau de combles. Sa composition, simple et élégante, s’inscrit dans le modèle des villas italiennes du nord. L’ensemble s’organise autour d’une cour pavée et de deux jardins distincts : un petit, à l’Ouest, l’autre plus long orienté à l’Est. Ils offrent un cadre paisible et raffiné, propice à la vie familiale et artistique.

La distribution intérieure, connue en partie grâce aux descriptions conservées, suit une organisation classique. À gauche de l’entrée côté cour se trouvait la salle à manger, reliée à la cuisine du sous-sol par un escalier étroit. À l’arrière, le grand salon s’ouvrait sur le jardin ouest par deux larges baies. Un petit salon fumoir, décoré dans les teintes violettes et cramoisies, donnait sur le jardin Est. L’étage, réservé aux appartements privés, abritait notamment la vaste chambre du peintre, située au-dessus du grand salon, aménagée avec un large bureau de ministre et trois bibliothèques.

Ce pavillon compte aujourd’hui parmi les dernières maisons individuelles du début du XIXᵉ siècle encore visibles à Paris.

Les ateliers 

Dès son installation en 1830, Ary Scheffer obtient de son propriétaire la construction de deux ateliers à verrière, placés de part et d’autre de l’entrée de la cour et orientés Nord afin de bénéficier d’une lumière diffuse, stable et régulière, non sujette aux ombres du soleil. 

Le grand atelier, partagé avec son frère Henry, est réservé au travail de création et à l’enseignement. Il accueille aussi des expositions alternatives, comme en 1835 lorsque Théodore Rousseau y présente La Descente des vaches, refusée au Salon officiel, annonçant le futur Salon des Refusés. Scheffer y reçoit également des hommes politiques tels qu’Adolphe Thiers, La Fayette ou François Guizot, et y abrite après 1848 une partie des collections de la famille d’Orléans.

Le petit atelier, ou atelier-salon, sert principalement aux réceptions et devient rapidement un haut lieu de la vie culturelle romantique. Entre 1831 et 1858, Scheffer y organise chaque vendredi des réunions où se retrouvent des artistes, écrivains, musiciens et penseurs : Eugène Delacroix, Franz Liszt, Frédéric Chopin, Pauline Viardot, Marie d’Agoult, Rossini, Tourgueniev, Charles Dickens, aussi que Pierre-Jean de Béranger, Augustin Thierry, Alexis de Tocqueville ou Henri Martin.

Ces « vendredis de la rue Chaptal » incarnent l’esprit de la république des arts et des lettres et font de la maison un lieu incontournable du romantisme parisien. 

Héritage et transformations 

En 1856, l’historien Ernest Renan rencontre Cornélie Scheffer, nièce d’Ary Scheffer, lors d’un de ces vendredis littéraires, grâce à leur ami commun Augustin Thierry. Deux ans plus tard, ils se marient, renforçant le lien entre la famille Scheffer et la demeure.

Après le décès du peintre en 1858, sa fille unique Cornélia Scheffer-Marjolin rachète la maison afin d’y conserver la mémoire et les œuvres de son père. À la fin du XIXᵉ siècle, elle apporte la seule transformation notable : la construction d’un jardin d’hiver avec rocaille, accolé au pavillon principal.

De la maison au musée

En 1859, un an après la mort de son père, Cornélia Scheffer-Marjolin organise une grande rétrospective consacrée au peintre et transforme les deux ateliers en espaces d’exposition. Aux côtés de son mari, le docteur René Marjolin (1812-1895), elle continue à recevoir écrivains, musiciens et penseurs, parmi lesquels Henri Martin, Ivan Tourgueniev ou Charles Gounod.

Lors de la guerre de 1870 et du siège de Paris, le grand atelier sert temporairement d’hôpital de secours, avant de retrouver sa fonction initiale.

En 1899, Cornélia lègue les œuvres de son père à plusieurs institutions françaises (Louvre, Versailles, Besançon) et confie la part la plus importante au musée de Dordrecht, ville natale de l’artiste. La maison revient alors à sa petite cousine Noémi Renan-Psichari (1862-1943), fille d’Ernest Renan et de Cornélie Scheffer, épouse de Jean Psichari (1854-1900).

Noémi maintient vivante la vocation artistique du lieu : elle installe une bibliothèque et un salon littéraire dans l’un des ateliers, loue l’autre à des artistes et accueille, avec sa fille Corrie Psichari-Siohan (1894-1982), de grandes figures du XXᵉ siècle telles qu’Anatole France, Puvis de Chavannes, Maurice Denis ou André Malraux.

En 1956, Corrie Psichari et son mari, le musicien Robert Siohan (1894-1985), cèdent la propriété à l’État pour un franc symbolique, tout en conservant à vie l’usage de l’aile gauche du pavillon et de l’atelier-salon. Le site devient un centre universitaire, dirigé par Olivier Revault d’Allonnes, neveu de Corrie, consacré à l’étude des sons et des couleurs : l’Institut d’esthétique. La même année, la maison et le jardin sont inscrits à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

En 1980, les époux Siohan initient les démarches pour transformer le lieu en institution culturelle. En 1981, la Ville de Paris en prend la gestion et y installe une annexe du musée Carnavalet, baptisée alors « Musée Renan-Scheffer ».

À partir de 1987, sous l’impulsion de la conservatrice Anne-Marie de Brem, le lieu est repensé : le grand atelier accueille des expositions temporaires, les souvenirs de George Sand sont présentés dans un décor de maison habitée, et l’appellation « Musée de la Vie romantique » est adoptée. L’année suivante, un premier petit salon de thé est ouvert, et en 1989, le décorateur Jacques Garcia réaménage les salles George Sand au rez-de-chaussée.

Depuis lors, le musée met en valeur les univers d’Ary Scheffer, de George Sand et de nombreuses figures majeures du romantisme, offrant aux visiteurs un cadre préservé et une plongée vivante dans le XIXᵉ siècle artistique et littéraire.

Les collections reposent aujourd’hui sur trois grands ensembles complémentaires :

  • les dépôts d’institutions partenaires, notamment le musée Carnavalet-Histoire de Paris, la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et le musée de Dordrecht ;
  • un important fonds d’objets d’art, de mobilier, de livres et de manuscrits provenant du legs des familles Scheffer et Renan ;
  • les acquisitions régulières, qui, depuis la création du musée, enrichissent et complètent la présentation des collections.